Un polygame « de fait », une racaille que l’on passerait bien au Kärcher, un musulman que l’on suspecte « anti-républicain » : à en juger les débats qui agitent nos voisins français et qui débordent souvent les frontières, il semblerait que le « garçon arabe » est l’homme dont il faut absolument se séparer. Nous interrogeant sur sa dimension caricaturale, nous avons voulu interroger la façon dont la masculinité « arabe » est représentée au cinéma et les relations que ces images entretiennent avec la réalité, en donnant un droit de réponse aux principaux concernés. Des hommes d’origine maghrébine, musulmans ou non, immigrés ou non, hétérosexuels ou non, se sont donc livrés à un exercice d’analyse filmique en notre compagnie.

« Le garçon arabe », une construction médiatique appréhendée à travers un regard sociologique

Dans leur ouvrage Les féministes et le garçon arabe[1], les sociologues français Nacira Guénif-Souilamas et Eric Macé identifient la figure du « garçon arabe » comme constitutive de l’affirmation d’un féminisme républicain – un discours qu’ils qualifient de contradictoire, dans la mesure où les droits des femmes n’ont jamais été acquis qu’au terme d’un affrontement entre ladite République et ses citoyennes. Cette figure du « garçon arabe » se définit en opposition à la fois aux hommes « non arabes » (soit blancs et actant la norme) et aux femmes, qualifiées de « arabes » ou non. Elle incarnerait la raison pour laquelle les droits des femmes, bien que légalement garantis aujourd’hui, ne sont pas encore respectés dans les faits. En désignant le « garçon arabe » comme un « individu incivil, incivilisé, génétiquement voué à demeurer en deçà de la civilisation », la République française[2] se déresponsabilise de la persistance des violences sexistes, mais aussi de l’échec de sa politique migratoire. Le « garçon arabe » dépeint comme pervers et violent devient la plus grande menace pour les femmes blanches, mais aussi pour les femmes de sa communauté, auxquelles il fait obstacle en empêchant leur pleine assimilation – en refusant leur alliance avec des hommes blancs ou en les voilant, notamment. Il est important de préciser que le terme « arabe » tel que les sociologues Guénif-Souilamas et Macé l’utilisent et tel que nous en faisons usage dans cette analyse, ne désigne pas seulement un habitant de la péninsule Arabique[3] mais englobe toute personne originaire des pays arabophones et parfois même non arabophones, mais appartenant au monde musulman, comme l’Iran par exemple. Bien qu’il s’agisse d’un terme flou, imprécis voire inexact, nous avons décidé de le reprendre dans ce travail puisqu’il est couramment mobilisé. À l’instar du travail que nous menons, ce choix permet de souligner que le langage, des images comme des mots, peut contribuer à créer des réalités partagées qui n’ont pourtant aucun ancrage dans les faits. Les guillemets permettent cependant de rappeler le caractère construit de cette désignation.

À travers cette analyse, nous poursuivons deux objectifs : le premier est d’observer des traces de ce fameux « garçon arabe » dans le cinéma français et belge ; le second est de confronter cette figure aux ressentis d’hommes d’origine arabes et / ou maghrébins et / ou musulmans, afin d’évaluer si les différentes représentations dont ils font l’objet sont considérées de manière positive ou négative, si elles leur apparaît comme réalistes ou non. Le groupe d’hommes que nous avons constitué reflète notre propre position géographique – puisqu’il s’agit de neuf hommes originaires du Maghreb, essentiellement du Maroc et de la Tunisie, deux pays qui possèdent des communautés importantes en Belgique. Ils reflètent aussi notre propre identité puisqu’il s’agit d’hommes cisgenre, entre 22 et 41 ans, appartenant à la classe moyenne. Certains sont nés en Belgique, d’autres ont immigré à l’âge adulte, certains sont hétérosexuels et d’autres sont homosexuels. Même s’il s’agit d’un échantillon réduit, nous pensons que la diversité de leurs opinions concernant les extraits qu’ils ont visionné permet de contredire l’idée que les « garçons arabes » constituent un groupe homogène et apporte assez de nuances pour enrichir les regards extérieurs.

Ali Baba et les quarante voleurs de Jacques Becker (1954) : l’héritage d’une représentation grotesque

Le premier extrait visionné est tiré du film Ali Baba et les quarante voleurs de Jacques Becker. Il s’agit des premières minutes du film, lorsque Ali Baba apparaît à l’écran, chevauchant un âne. Le héros de l’histoire entame alors une chanson rythmée par ce qui semble être le retentissement de ses pièces de monnaie : « Ali Baba, de la mosquée à la casbah, quand on m’aperçoit ce n’est qu’un cri : Bonjour Baba ! Adieu Ali ! Toujours content, jamais pressé, je n’ai qu’à me laisser pousser. Et quand par hasard ça ne va pas, je me dis : Mektoub, Inch’Allah ! » Poursuivant sa route et saluant quelques passants du haut de sa monture, Ali Baba se rend à un marché aux femmes esclaves. Là-bas, il tombe sous le charme de l’une d’entre elles, incarnée par l’actrice égyptienne Samia Gamal, pour laquelle il offre 150 piastres. Un bon prix, puisque l’on apprendra plus tard qu’il vaut plusieurs chameaux …

La majorité des personnes que nous avons interrogées avait déjà vu ce film, souvent lorsqu’ils étaient enfants. Aujourd’hui adultes, tous décrivent une représentation négative et irréaliste. Khalid avait un enregistrement sur cassette vidéo à la maison et l’extrait lui évoque même un bon souvenir. Pour cette raison, il perçoit cet Ali Baba comme particulièrement néfaste parce que « jouant sur le ton de l’humour, du second degré et propageant des clichés de manière insidieuse ». Nabil et Driss y perçoivent également les stéréotypes racistes qui décrivent les Africains comme des hommes naïfs, bêtes, indolents, même si certains détails grotesques appellent à une prise de recul (le fait qu’il s’exprime avec un fort accent marseillais par exemple). « Cela me fait penser au personnage de OSS 117 qui joue sur les clichés que les Français ont du reste du monde. » dit Khaled. « C’est une caricature à double sens puisqu’elle se moque des Français eux-mêmes. Mais dans le cas de Ali Baba, le film était-il déjà perçu comme caricatural à l’époque ? ».

Aux yeux du spectateur de l’époque, s’agit-il du personnage de Ali Baba ou Fernandel, l’acteur préféré des Français, incarnant les valeurs de la métropole dans un territoire « sauvage » ?

Durant la scène du marché, le vendeur (qui prétend être le père de la femme) ôte le voile qui cache son visage, déclenchant les rires de l’assemblée. Fernandel s’y oppose, prenant la défense de « cette petite » visiblement gênée. « À la même époque, en Algérie, c’était les Français qui dévoilaient les femmes » souligne Hafed. Le contexte de sortie du film est en effet important puisque l’année 1954 coïncide avec le début de la guerre d’indépendance de l’Algérie. Les Français entendaient donc souvent parler des « arabes » mais comment se les imaginaient-ils ? « Ce film crée un écart civilisationnel énorme entre la France et les pays “arabes”. Pour quelqu’un d’extérieur, tout cela peut sembler réaliste mais ça ne l’est pas du tout » dit Khaled. Tous soulignent l’incohérence de la scène du marché par rapport à la culture musulmane : « Le fait de dévoiler une femme qui est exposée de la sorte et que l’on force à danser sans son consentement, ça n’a pas de sens » explique Nabil « et c’est extrêmement réducteur par rapport au rôle que jouent les femmes dans l’espace public en général. Elles ne sont nulle part si ce n’est vendues comme de la marchandise, c’est dégradant. » « Ce voile transparent qui couvre le nez et la bouche, ça n’existe pas dans la pratique musulmane. Selon moi, ça vise à ridiculiser la pudeur des femmes musulmanes qui portent le voile en faisant de ce dernier un objet érotique. » dit Fayçal. « C’est le fantasme occidental du harem. La scène est trop exhibitionniste pour être crédible » poursuit Wassime.

Harems et fétichisation des corps … une sexualité qui fascine les occidentaux.

« Ce que je vois ici n’a aucun rapport avec ce que je connais. Mais comme il s’agit d’un conte, peut-être qu’on peut l’excuser par rapport à ça. » commente Hafed. L’arrivée à l’écran de Ali Baba est précédée d’un plan large et aérien de la ville de Taroudant au Maroc, où a lieu le tournage du film. Une voix-off situe le conte à venir par la formule « Il était une fois, dans une petite ville d’Orient ». Une autre voix, cette fois à l’intérieur du récit, retentit alors à la manière d’un muezzin appelant à la prière, remplaçant l’invocation traditionnelle « Allahu Akbar » par le nom du personnage « Ali Baba », jouant sur une certaine proximité sonore. Le fait de ne pas pouvoir situer géographiquement ou temporellement l’histoire peut en effet atténuer la violence de l’imaginaire raciste qui est ici mobilisé. Il s’agit clairement d’un orient fantasmé, non défini, où s’entremêlent différentes cultures. « Ce n’est même pas cohérent par rapport à l’histoire originale d’Ali Baba qui est un conte d’origine perse », comme le fait remarquer Hafed. « Les costumes des figurants comportent des éléments marocains, tunisiens, palestiniens » ajoute Fayçal. « Tout ça n’apparaît peut-être pas au premier coup d’œil pour une personne qui n’est pas de culture arabo-musulmane mais pour moi, c’est offensant. Quand j’entends des mots mal prononcés ou le chant du muezzin qui est tourné en dérision, je trouve ça irrespectueux. » dit Nabil. « C’est une réappropriation insultante » conclut Driss.

Pattaya de Franck Gastambide (2016) : rire de soi ou tendre le bâton pour se faire battre ?

Le second extrait visionné est plus contemporain. Le « garçon arabe » n’est pas le héros principal de l’histoire, Francky mais son ami Krimo, incarné par l’acteur Malik Bentalha. Son objectif dans la vie est d’être célèbre pour être plus populaire auprès de la gente féminine. En provoquant le dénommé boxeur « Farid Balayette », il tente de créer le buzz mais rencontre finalement le sportif qui publie à son tour une vidéo humiliante où il le frappe. Ce film appartient à un genre cinématographique que l’on pourrait qualifier de « cinéma de banlieue », mettant en scène des personnes majoritairement issues de l’immigration et dont l’histoire se déroule dans les banlieues françaises. Dans le casting, on retrouve majoritairement des acteurs issus de l’immigration tels que Malik Bentalha mais également Gad Elmaleh, Ramzi Bedia, Sabrina Ouazani ou Anouar Toubali, autant d’humoristes qui ont fait de l’auto-dérision leur fond de commerce sur scène ou à l’écran.

Krimo est la version la plus clichée du « garçon arabe » : « le type qui s’habille avec des maillots de foot et qui s’exprime mal » résume Nabil. En ce qui le concerne, les avis divergent : même si cette représentation leur apparaît négative, elle semble globalement réaliste. « La manière dont il parle, les posters dans sa chambre, la façon dont il met la pression à son pote pour qu’il bouge de chez lui, ça me rappelle des choses » dit Wassime. « Ce que je trouve bien, c’est qu’à travers la caricature, on comprend en partie pourquoi Krimo est qui il est : les très petits appartements où tout le monde peut rentrer dans ta chambre sans te demander ton avis, le manque d’intimité, c’est réel. » Au-delà de l’aspect comique, on décrit donc une réalité sociale, même si le genre du film appelle évidemment à grossir le trait.

Mais où se situe donc la différence entre la moquerie et la comédie ? « C’est une question de public » dit Wassime, « il ne faut pas s’intéresser qu’au film et à l’équipe mais aussi aux gens à qui on s’adresse, si on considère comme acquis qu’ils seront capables de discerner le faux du vrai, qu’elles auront toutes les références. » À plusieurs reprise, la démarche est comparée avec celle du film Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ? (Philippe de Chauveron, 2014), qui repose sur des clichés racistes tout en visant un public « blanc », qui n’est pas personnellement concerné par ces problématiques. « Franck Gastambide, il est imprégné de cette ambiance, il a un regard tendre, bienveillant. À travers ses personnages, il montre son monde à lui » explique Sabry. Nabil formule un avis opposé : « Oui c’est de l’autodérision mais pour moi elle est au service d’un regard dominant » dit-il. « C’est rare de trouver un humoriste arabe qui ne joue par la racaille ou l’imbécile de service ».

Pas de relation stable, violent, puéril : Krimo ne correspond à l’image de l’homme respectable, le rajel.

En ce qui concerne l’image de la virilité incarnée par Krimo, on note qu’elle n’est pas si différente de celle qu’Ali Baba incarnait 60 ans plus tôt : tout comme lui, ses relations avec les femmes ne passent que par la monétisation. « Il est toujours en chaleur, il ne pense qu’au sexe, il est hypersexuel. » raconte Driss. « C’est un plaisir masculin enfantin, voire innocent. Il n’y a pas de séduction, d’intelligence, il est guidé par ses besoins » dit Sabry. Khaled nuance cependant en interprétant l’engouement du personnage pour le porno : « Dans la culture arabo-musulmane, il y a beaucoup de tabous autour de la sexualité, du coup les jeunes s’éduquent au X parce que personne n’est là pour leur parler de tout ça. » Krimo est loin de ce que devrait être un « Rajel », soit l’homme viril par excellence : responsable, courageux, entreprenant, capable de s’occuper de sa famille. Sa relation avec son père est également discutée : « ça montre aussi l’impossibilité pour les fils de devenir des hommes adultes tant qu’ils cohabitent avec leur père. Le père est cette figure qu’on ne peut pas contredire, à laquelle on ne répond pas, il y a une hiérarchie très marquée à l’intérieur des familles. Le grand dirige le petit parce qu’il a plus d’expérience, qu’il est plus mature. Le problème c’est que cette transmission se fait plus souvent par l’exercice du pouvoir et de la violence que par la parole. » dit Sabry.

L’un des gags récurrents : le père de Krimo débarque dans sa chambre pour le frapper. Cet élément récurrent semble démontrer que malgré ses efforts pour accéder à la virilité, Krimo reste un enfant soumis à son père.

« On gagnerait à avoir des représentations de pères doux, aimants, prévenants avec leurs enfants. Ils existent et sont surement même majoritaires mais on montre toujours la minorité bruyante. » ajoute Driss. En bref, Krimo ne correspond à aucune attente en terme de masculinité : « Pour l’œil maghrébin, il n’est pas assez viril, pas assez pieux, il ne correspond pas aux normes culturelles… mais il ne correspond pas non plus aux normes occidentales. Quel que soit le modèle auquel il tente de se conformer, il échoue. » explique Driss. Pour Khaled, il résume le problème des jeunes d’origine maghrébine qui veulent s’adapter, se conformer à des modèles inatteignables pour eux parce qu’ils font face à des obstacles d’ordre sociaux, économiques voire religieux. Reste que tous ne perçoivent pas Krimo comme « un garçon arabe » et ne se sentent pas concernés par l’image qu’il véhicule : « pour moi, son origine n’a rien à voir. Son identité est plus liée à son milieu et à sa classe sociale. » dit Khalid. Walid abonde dans son sens : « Au final, il représente plus une masculinité banlieusarde qu’une masculinité “arabe” ». En ce sens, la présence de Francky, leur semble positive parce qu’elle montre bien qu’ils partagent les mêmes codes, même si ce dernier n’est pas issu de l’immigration. De manière générale, qu’ils perçoivent Krimo comme un « garçon arabe » ou comme un simple banlieusard, tous s’accordent à dire qu’il s’agit d’une minorité à l’intérieur d’une minorité, qui bénéficie d’une bien trop grande visibilité et tend à éclipser les autres.

Nous trois ou rien (Kheiron, 2015) : il y a le bon arabe et puis …

Il s’agit d’un récit autobiographique puisque les personnages principaux sont largement inspirés de l’histoire des parents du réalisateur, qui incarne lui-même le rôle de son père, Hibat Tabib. Il traite ainsi de l’exil de sa famille, ayant fui le Shah d’Iran puis rejoint la France dans les années 1980. Tout au long du film, on met en perspective la génération des parents immigrés, s’estimant chanceux d’être en France et cherchant à « s’intégrer » et la génération des enfants, animée d’une certaine colère, peu ambitieuse, frôlant avec la délinquance. Ilyes incarne ce second groupe : dépeint d’abord comme un jeune à problèmes dont on peut difficilement obtenir quoi que ce soit, il se révèle à mesure du temps comme quelqu’un d’intelligent mais manquant de ressources. Sa rencontre avec Hibat va être un déclencheur qui va lui permettre de grandir et d’adopter un rôle de « grand frère » au sein de la cité, un intermédiaire entre l’autorité étatique et les jeunes manquant de repères.

Pour l’ensemble des participants, les personnages de Hibat et d’Ilyes sont des représentations positives voire très positives, tout d’abord parce qu’on note un changement dans le comportement de ce dernier entre le début et la fin du film. Cela laisse entrevoir la possibilité d’une évolution mais aussi le fait que ces jeunes stigmatisés ne sont en réalité pas plus bêtes ou moins dégourdis que les autres : « On montre encore des jeunes de cité mais on donne des clés pour comprendre leur situation. On comprend que le problème est structurel et on les déresponsabilise. On montre aussi la violence de la police. C’est toujours un peu cliché mais c’est pour la bonne cause. » dit Nabil. « C’est la preuve que l’on n’est pas marqués au fer rouge » ajoute Walid. Dans l’évolution de Ilyes, Hibat joue le rôle de mentor, « il le pousse à se révéler, à devenir quelqu’un » ajoute Khalid. À nouveau, on perçoit une relation paternaliste assez marquée et hiérarchisée mais où la transmission trouve une autre voie que la violence. Le film repose donc sur le contraste entre Hibat et Ilyes, l’aîné et le jeune mais aussi le primo-arrivant et celui né en France : « il y a celui qui sait ce qu’il a perdu et l’autre qui n’est pas conscient de la chance qu’il a et qui éprouve de la haine contre le système » dit Wassime, « parler des aînés, c’est insister sur le parcours entrepris, sur les efforts menés pour être là où ils sont aujourd’hui » ajoute Driss. Hibat parvient à apaiser les questionnements identitaires que se pose Ilyes : « Quand tu es un enfant d’immigré, tu grandis avec le cul entre deux chaises, tu es hybride, tu n’arrives pas à te positionner. Tu es tellement dans une recherche d’identité que tu ne vois plus l’intérêt de cette hybridation » dit Sabry. Hibat incarne une image positive de l’immigrant, il est la valeur ajoutée. Serait-ce lié au fait que Hibat est Iranien ? Bien que dans les faits les Iraniens soient perses, ils sont souvent assimilés aux « arabes » du fait qu’il s’agit d’un pays musulman. Contrairement aux Maghrébins qui ont connu une immigration plutôt économique, l’exil des Iraniens a été politique, puisque l’essentiel de la diaspora française s’est constituée à la suite de la révolution islamique iranienne en 1979. Parmi ces nouveaux arrivants, on trouve un grand nombre d’artistes et d’intellectuels, tenant un discours anti-religieux (fortement lié au contexte iranien), souvent issus des classes moyennes et aisées, et ayant même parfois étudié le français avant leur arrivée. On peut émettre l’hypothèse que les codes de la diaspora iranienne répondaient davantage aux attentes que ceux des diasporas maghrébines, notamment sur le plan des rapports hommes – femmes : à titre d’exemple, dans une autre séquence la femme de Hibat, Fereshteh, donne un cours d’éducation sexuelle aux autres femmes de la cité des Poètes, ce qui contraste avec le personnage d’une mère qui surveille sans cesse sa fille, et que l’on retrouve plusieurs fois au cours du film.

Les jeunes de la cité des poètes confrontent leurs opinions à celles de la police lors d’un débat organisé par Hibat.

La masculinité de Hibat n’est pas agressive, il s’impose par sa volonté de faire le bien, par sa bienveillance envers les jeunes, par sa culture et son éducation. En ceci, il s’oppose à tous les jeunes de la cité drôles sans le vouloir parce qu’ils manquent de culture générale et qui ne respectent Hibat que parce qu’il a séjourné en prison.  « Si Keyron avait été maghrébin, on n’aurait sans doute pas eu le même film. On aurait opposé le maghrébin qui a changé de classe sociale à celui qui est resté au quartier » dit Sabry. « On reste dans une opposition entre le “bon arabe”, très intégré, investi dans la société française, blanchi et le “mauvais arabe” qui pose problème » dit Fayçal. Le fait qu’il s’agisse d’une histoire vraie rend une approche critique plus difficile. « Je ne perçois pas cette opposition parce que c’est une histoire vraie, le portrait d’un homme, et non pas un archétype. » dit Khalid. Reste que certains relèvent un discours de fond tendant vers le patriotisme : « Je regrette un peu l’évolution du récit qui est finalement à la gloire de la France alors que la France fait finalement peu » nuance Wassime. « C’est un peu simpliste parce que ça avance l’idée que grâce à l’action sociale tout s’arrange. C’est une vision un peu bisounours et bon sentimentaliste, surtout le coup de grâce donné à la fin quand Hibat obtient la légion d’honneur » dit Walid.

Le jeune Ahmed (Luc et Jean-Pierre Dardenne, 2019) : “Il est des nôtres, il a bu son verre comme les autres !”

Ahmed a treize ans et pratique la religion musulmane depuis quelques mois. Son interprétation du Coran, qui semble avoir été orientée par l’imam qu’il fréquente et qui est également épicier, le pousse à changer de comportement, notamment vis-à-vis des femmes, et à s’isoler. Les multiples confrontations entre Ahmed et son entourage pourraient laisser penser qu’il s’agit d’une simple crise d’adolescence (Ahmed reproche par exemple à sa professeure de ne pas comprendre « qu’il n’a plus cinq ans ») mais le problème semble se situer justement dans le fait qu’il ne se comporte pas comme les autres adolescents, ce dont témoigne sa mère : il ne joue plus à la PlayStation, a enlevé les posters de sa chambre, ne veut plus porter de t-shirts à manches courtes.

Concernant l’extrait précédent, Nabil concluait de cette manière : « Pour moi, quand on parle du bon arabe, c’est celui “ pas comme les autres”, qui boit, serre la main, mange du cochon… Bref celui, qui ne pratique pas la religion. » Cela nous a permis d’amorcer rapidement la discussion concernant l’extrait présenté du jeune Ahmed. « Le problème, c’est que tout ce que les jeunes musulmans font de mal est associé à la religion, alors qu’il y a une multitude d’autres facteurs. Ils sont toujours réduits à l’Islam. » poursuit-il, « on montre toujours les deux extrêmes : soit l’apostat qui mange du cochon, soit le djihadiste. Il n’y a pas de représentations plus nuancées, alors qu’il existe autant d’interprétations de l’Islam qu’il y a de musulmans. » Khalid partage son opinion : « on met en avant les extrémistes, c’est fait pour créer le show. La pratique de la religion est toujours décrite comme quelque chose d’incompatible avec la société. Ce n’est pas réaliste. Dans le cas particulier de Ahmed, il s’agit surtout d’un jeune garçon manipulé par quelqu’un de malveillant. » La représentation de la prière est prise en exemple pour pointer le manque de réalisme du film : « on dirait que la prière est le déclencheur de ses crises de fanatisme » dit Wassime. « Ses ablutions sont exagérées et le simple fait de prier est décrit comme un signe d’extrémisme alors que c’est un élément basique de la pratique » dit Nabil. « Je trouve que c’est quand même positif de rendre visibles les rites musulmans. C’est dommage que cela soit fait de manière si morbide et angoissante. » dit Driss. Sabry, en revanche, dit avoir apprécié cette mise en scène qu’il qualifie de « tranchée » : « Les rites sont montrés comme quelque chose de sectaire, de très rigide. J’apprécie ce regard parce que je le partage en un sens. »

En conflit avec sa famille, Ahmed s’isole petit à petit dans sa radicalité.

Pour certains, l’agressivité de Ahmed est une réaction au fait qu’il n’est pas respecté dans ses convictions : « Ahmed réagit mal parce qu’on vient le heurter dans ses croyances, il devient agressif parce qu’on l’agresse. Il construit certainement son identité par rapport à des valeurs religieuses mais est-ce vraiment un problème ? » dit Sabry. « Est-ce qu’on peut l’obliger à serrer la main s’il ne veut pas ? Ça le regarde, je ne le vois pas comme une preuve de non-respect. Le problème c’est que lui-même juge les autres. Il n’est pas un savant qui peut se permettre de regarder les autres de haut, il est trop jeune. » dit Hafed. « Il y a un double jugement : il y a le regard extérieur des réalisateurs qui dépeignent les musulmans pratiquants comme des extrémistes, des “mauvais musulmans” et il y a le regard d’Ahmed lui-même envers ses amis qui serrent la main de leur prof, qui n’étudient pas leur verset par cœur et qui sont à ses yeux “des mauvais musulmans”. » dit Nabil. La question du public auquel s’adresse le film se pose donc à nouveau : « Je perçois le décalage dans la manière dont Ahmed se prépare à la prière. Mais j’ai le regard de quelqu’un qui a déjà vu d’autres personnes faire leurs ablutions et je perçois donc la pratique de Ahmed comme la pratique particulière d’un personnage particulier. » explique Fayçal « La démarche des réalisateurs me semble positive mais est-ce que les spectateurs vont être capables d’avoir du recul ? Parce qu’il y a aussi un risque que les stéréotypes sur l’Islam que véhicule déjà la société soient renforcés. » dit Walid. De manière générale et au-delà de la forme, la plupart estime que parler des processus de radicalisation est positif : « C’est bien de parler des jeunes égarés, même s’il faut garder un esprit critique » dit Khalid, « Même si j’ai trouvé le film très prévisible, je trouve ça important d’en parler parce que c’est un danger. »dit Sabry.

Ahmed joue le rôle de bon élève auprès de « son imam« .

En filigrane de cette discussion revient à nouveau la place du père ou plutôt son absence. Pour la quasi-totalité des participants, ce manque de figure paternelle explique le comportement de Ahmed : « Le rapport à la religion, c’est une question d’éducation, ça part de la famille. Où est son père ? Sa mère ne peut pas lui expliquer puisqu’elle n’est pas de culture musulmane. » dit Hafed. « Il n’a pas de figure paternelle donc il se trouve un autre père, l’imam. » dit Driss. « Cela donne aussi une mauvaise image des mariages mixtes, comme s’ils sont forcément source de problèmes. » ajoute Khalid. À nouveau, c’est l’incompatibilité des musulmans avec le reste de la société que l’on mettrait en avant. Comment définir la masculinité de Ahmed ? Une masculinité islamique existe-t-elle, et quel rapport entretient-elle avec les femmes ? « En Islam, la mère est très importante. On peut comprendre qu’Ahmed n’apprécie pas que sa mère boive de l’alcool, mais il y a beaucoup d’autres préceptes qui devraient l’encourager à ne pas parler à sa mère de cette manière. À part ça, il y a dans la culture arabomusulmane un spectacle de l’hypervirilité, qu’on relie à l’Islam quand on met en avant le cliché du musulman polygame. Je peux comprendre que certains musulmans puissent le revendiquer : l’idée qu’un homme peut avoir plusieurs femmes et ne doit pas être exclusif dans ses relations amoureuses et sexuelles, c’est valorisant et pas seulement chez les « arabes ». Le harem c’est un cliché mais c’est sûrement plus facile à porter que le cliché du terroriste. » explique Nabil. « Pour moi, Ahmed a des valeurs très conservatrices. Il n’aurait sans doute pas eu ces valeurs s’il avait grandi dans son pays d’origine, où tout le monde est musulman. Quand on est un enfant d’immigré, on a tendance à grossir le trait pour se rattacher à un groupe. » explique Fayçal, qui est arrivé en France à l’âge adulte. « Il existe une violence masculine dans la culture arabo-musulmane mais elle n’est pas islamique parce que la religion met les hommes et les femmes sur un pied d’égalité. » dit Driss. « Je pense que la religion est une porte ouverte vers l’idée que les femmes sont inférieures quand on pense qu’il n’y a qu’une seule manière d’être, une seule façon de faire. Il faut distinguer le social du spirituel. Quand tu pars du principe que les intentions sont toujours les plus importantes, c’est possible d’avoir un débat ouvert. » conclut Sabry.

Guillaume et les garçons, à table ! (Guillaume Gallienne, 2013) : un rebeu qui aime un rebeu

D’inspiration autobiographique, le réalisateur décrit ses questionnements à propos de son genre, de son orientation sexuelle et des relations avec sa mère, qui l’a toujours considéré peu viril. Un passage de ce film relate la première sortie de Guillaume dans une boîte gay. Un peu intimidé, il fait la connaissance d’un homme, se présentant sous le prénom Karim (l’acteur Reda Kateb). Très vite, Karim lui propose de l’accompagner chez lui et Guillaume accepte. Arrivé sur les lieux, ce qui semble avoir commencé comme une jolie romance se transforme en un guet-apens : deux autres hommes sont déjà installés sur le canapé, l’un se présentant comme Nordine. Karim annonce Guillaume comme « la salope » et l’on comprend que les trois hommes envisagent une relation sexuelle à plusieurs. Lorsque Karim comprend que Guillaume n’est pas d’origine maghrébine, il traite ce dernier de menteur et le met à la porte, en disant qu’il n’aime que les rebeus.

De manière générale, les participants trouvent positive la présence d’un personnage maghrébin gay à l’écran, ce qui n’est pas fréquent, même si la représentation ici présente pose question : « Comme Krimo dans Pattaya qui ne sait pas comment aborder une femme, ils sont dans une communication violente, ils n’ont pas une relation stable, normale. » dit Khalid, « L’ambiance dans l’appartement de Karim renvoie aux tournantes des banlieues. » « Quelle que soit son orientation sexuelle, c’est comme si “l’arabe” est forcément explosif et agressif. Il est fourbe, il tend un piège à Guillaume et veut le forcer à coucher avec lui. » décrit Fayçal. « Le personnage de Guillaume est réduit à une figure féminine objectifiée, c’est une sexualité agressive qui fait penser à la sexualité dans les prisons, une homosexualité liée au contexte. » explique Walid. Lorsqu’on leur demande de citer d’autres personnages de « garçons arabes » gay, beaucoup parlent de Chouchou, le personnage incarné par Gad Elmaleh sur scène et au cinéma, dont l’identité de genre était d’ailleurs ambiguë et décrivait davantage une femme transgenre qu’un homme gay. Les participants y font référence quand ils parlent de l’identité de Karim ici analysée : « C’est une représentation différente de ce qu’on a l’habitude de voir. Pour moi, c’est une représentation positive parce qu’on voit des gays assumés qui ne sont pas clichés “folles” ou “cuir et moustaches.” » dit Walid.

Deux salles, deux ambiances : Guillaume a déchanté une fois arrivé à l’appartement de Karim.

« Pour moi, c’est une représentation neutre, ni négative, ni positive du “garçon arabe”. Ça parle plus de l’identité de l’homosexuel que du “garçon arabe”. »dit Fayçal. Il semblerait donc que l’orientation sexuelle de Karim éclipse la question de son origine, comme si le fait d’appartenir à une catégorie sociale annulait l’appartenance à une autre. «Dans la vie de tous les jours, un arabe gay a des chances d’être mieux accueilli, notamment dans les milieux de la culture. Peut-être parce qu’il semble moins suspect, on va moins le suspecter de bigoterie ou d’être un gros macho. » dit Nabil. Cela peut également s’expliquer par le fait que la question de l’homosexualité divise beaucoup dans la culture arabomusulmane : « L’homosexualité, c’est un sujet qui crée un schisme à l’intérieur des communautés arabomusulmanes : une partie de la communauté n’y voit aucun problème et l’autre perçoit l’homosexualité comme une hérésie. » ajoute Nabil. Tous s’accordent à dire que le traitement réservé aux homosexuels est très discriminant mais soulignent aussi le décalage entre la réalité et ce que les écrans laissent paraître. « C’est une culture du non-dit parce qu’à l’adolescence, les jeux érotiques entre garçons sont très répandus. » explique Walid, « je pense que les Maghrébins de “là-bas” sont plus progressistes qu’ici. Ici, il y a l’idée qu’il faut faire bloc autour de certaines valeurs pour ne pas être affaiblis en tant que communauté immigrée. » Et quid alors de cette chute où finalement Karim rejette Guillaume parce qu’il n’est pas lui-même « arabe » ? « Ça me semble pas du tout réaliste » dit Driss. Pourtant Fayçal ne trouve pas cela si insensé : « Quand tu grandis dans une culture qui décrit ta sexualité comme déviante, qu’on t’apprend à avoir honte de toi et de ce que tu aimes, tu peux avoir envie d’être avec quelqu’un qui partage cette même “honte”. « Ça ne me semble pas complètement absurde cette préférence pour les autres “arabes”, c’est un peu comme les gens qui ne croient pas et ne pratiquent pas mais ne mange quand même pas de porc » plaisante Walid. « C’est une communauté bien réelle, ces rebeus qui ne couchent qu’avec des rebeus mais c’est assez négatif parce que c’est à nouveau se réduire à une bulle, c’est péjoratif. » Pour clôturer, Hafed déplore le fait qu’à ses yeux, on ne met en avant que les « particuliers » sans jamais montrer positivement un homme moyen : « des personnages d’origine arabe ou maghrébine, musulmans, qui soient hétérosexuels sans être macho, ni pauvre, ni riche, pas mal éduqués, pas terroristes. » Certains perçoivent cette apparition de nouveaux personnages aux identités comme une tentative commerciale : « C’est bien de vouloir montrer les communautés à l’intérieur des communautés, avoir des personnages aux identités complexes mais il y a aussi un côté marketing là-dedans. » dit Driss. « Pour moi, vouloir à tout prix des personnages “ arabes et homo” à l’écran, c’est une manière de faire spectacle, comme pour prouver qu’on n’a vraiment rien à se reprocher : “ regardez, je ne suis pas raciste et je ne suis pas homophobe ! “ » ajoute Nabil.

Les Sauvages (Sabri Louatah et Rebecca Zlotowski, 2019) : un « garçon arabe » Président de la République ?

Le dernier extrait est tiré du premier épisode de la série Les Sauvages. Durant les minutes visionnées, Idder Chaouch, candidat à la présidence de la République française, participe à un débat télévisuel où il répond à un autre homme politique, blanc, conservateur et présentant des opinions défavorables à l’immigration. La tension est palpable dans les coulisses où sa femme, incarnée par Amira Casar, est assise, accompagnée des membres de l’équipe de communication du candidat. Alors qu’il semble être mis en difficulté, Chaouch se révèle finalement un orateur hors-pair, conciliant son identité d’enfant d’immigré à son attachement à la France. Il explique notamment les attaques dont il a été la cible durant la campagne, questionnant sa nationalité. En rappelant la signification de son nom de famille, Chaouch, nom qui était auparavant attribué aux « serviteurs de l’état » en Algérie, il se montre lucide quant au passé colonial de la France mais pas épris d’un esprit de vengeance. Il affirme même que si la vengeance est un suicide, il se veut être « le candidat de la vie », slogan qui semble promettre au candidat la victoire de ce débat.

Il s’agit de l’extrait qui remporte le plus d’adhésion auprès des participants. « C’est une représentation positive, il est en passe de devenir président, il est très intelligent et maître de lui. Ce n’est pas réducteur, ça prouve que des hommes d’origine maghrébine peuvent accéder à des postes importants. » dit Nabil. D’après eux, ce qui rend le candidat Chaouch différent des autres représentations de « garçons arabes », c’est surtout le fait qu’il s’exprime si bien : « C’est un exemple d’éloquence, il ne dit pas des bêtises. » dit Driss. Il rend par ailleurs compatible le fait de représenter les valeurs de la République, tout en étant un enfant d’immigré : « Il sait communiquer, se met en avant, est fier de ses origines, échange ses idées, fait de ses origines une force. » dit Khalid. « Il assume ses origines sans être dans la sur-démonstration de son intégration, il ne se sent pas obligé de se justifier sur le sujet. Dans un sens, il fait penser à Obama. » ajoute Walid. « Il représente une quête : l’homme arabe qui veut casser les barrières et qui veut être jugé en tant que personne, et pas par rapport à son origine. » explique Sabry.

Dans les coulisses, la femme du candidat Chaouch et une membre de son équipe de campagne se réjouissent de la tournure que prend le débat.

Cependant, ils identifient aussi le personnage de Rochdy Zem comme appartenant à une élite : « est-ce que finalement, il ne se conforme pas de cette façon à des attentes blanches ?» s’interroge Sabry. Ce sentiment est partagé par Walid : « Il représente une sorte de masculinité blanchie, très policée, même si c’est en même temps biaisé par le fait qu’il s’agit d’un débat télévisé. » « Au final, il n’est entouré que de blancs. Lui, l’homme « arabe » apparaît comme l’exception qui confirme la règle. » dit Driss. « Sa femme a l’air blanche, ça conforte dans l’idée que pour réussir, il faut être « vendu », mettre de côté ses origines et sa religion. La femme blanche apparait un peu comme un accessoire de réussite dans la construction de la masculinité et donne accès aux attributs de la blanchité. Beaucoup d’acteurs qui réussissent se sont d’ailleurs mariés avec des blanc.hes, par exemple Jamel Debbouze ou Gad el Maleh. C’est pareil au cinéma, je pense à “La lutte des classes” avec Edouard Bauer et Leila Bekhti. On voit rarement des couples non-mixtes qui ne sont pas caricaturés traditionalistes. » exprime Nabil. Finalement, si le personnage leur plait, certains se montrent plus défaitistes quant à son caractère réaliste : « ça ne sera pas demain la veille qu’on verra un président d’origine algérienne en France» dit Walid, « je doute fortement du fait qu’un homme d’origine maghrébine puisse être candidat à la présidentielle française, je ne pense pas que la population soit encore prête pour ça. » conclut Hafed.

Conclusion

Ces échanges ont été d’une très grande richesse. Les représentations auxquelles nous avons soumis nos volontaires ont suscité de nombreuses réactions : de l’amusement parfois mais plus souvent de l’indignation, de la colère et de la lassitude. Des clarifications qui apparaissent de plus en plus souvent comme des justifications. Ce qui apparaît de manière transversale à l’ensemble de ces extraits, c’est que la masculinité « arabe » ainsi que les autres masculinités racisées contrastent avec une autre masculinité qui apparaît comme dominante : blanche, modérée, perçue comme « civilisée » par rapport à des hommes que l’on dépeint comme incapables de contrôle. Ces images de fiction ont évidemment un impact sur la manière dont les hommes, blancs ou racisés, se construisent et les relations qu’ils entretiennent les uns par rapport aux autres et par rapport aux femmes. Car si le garçon arabe est dépeint comme un homme peu éduqué, stupide, macho et violent, s’il est désigné comme le seul responsable du harcèlement des femmes blanches et coupable de l’effacement de ses sœurs maghrébines et musulmanes, alors soudain, le sexisme des autres hommes – les hommes blancs – devient peu de chose. Notre société n’a alors plus à se remettre en question sur la persistance des inégalités femmes-hommes, sur sa politique d’intégration ou son racisme. Cette idée que le « garçon arabe » est construit comme un bouc émissaire est défendue par plusieurs sociologues. Alors, pour contrer cette image, le public occidental est-il prêt à découvrir à l’écran de nouveaux visages : ces pères doux et aimants, ces hommes sages et mesurés, ces jeunes garçons pleins d’éloquence et ces imams qui prônent la paix, l’amour et non pas la guerre ? Pour l’instant, cela reste l’exception plutôt que la règle …

Média Animation – Décembre 2020


[1] Nacira Guénif-Souilamas et Eric Macé, Les féministes et le garçon arabe, Éd. de l’Aube, 2006.

[2] Mais aussi la Belgique, dans le mesure où les discours politiques de la France influencent souvent notre pays, notamment sur les questions d’immigration.

[3] Rassemblant sept États :  l’Arabie saoudite, le royaume de Bahreïn, les Émirats arabes unis, le Koweït, le Sultanat d’Oman, le Qatar et le Yémen.